Maison de CréationDE L’EVE À L’EAU

La création ADN d’Angélique Clairand et Éric Massé, nouveaux directeurs du Théâtre du Point du Jour.

« Vos parents, ils parlent quelle langue ? Et vous ? C’est elle qui vous raconte aujourd’hui ? » Au cœur de ces questions d’identité, cinq interprètes se livrent à un travail d’autofiction. Ève, ancienne agricultrice perdue dans les prairies de sa mémoire n’a plus pour mots qu’un drôle de patois, une musique bien à elle. Cette langue de son enfance aujourd’hui moribonde – le parlange – résonnait du Saintonge au Poitou. Ses souvenirs s’effilochant, il y a urgence à percer le secret familial. Sa fille, qui a fuile fumier et l’étable pour les bancs de l’université, Adèle, une primo-agricultrice, et Mbaye, infirmier sénégalais tentent de se débattre parmi les fantômes de la vieille femme.

De l’Eve à l’Eau questionne notre identité première : “là d’où je viens”, et réclame le droit de choisir son chemin et d’y être légitime. Angélique Clairand et Éric Massé sont tous deux issus des paysages ruraux de l’Ouest de la France. C’est par le théâtre qu’ils ont dépassé leurs origines, c’est par le théâtre qu’ils les retrouvent ici.

Conception et texte : Angélique Clairand, Éric Massé
Jeu : Angélique Clairand, Adèle Grasset, Éric Massé, Mbaye Ngom, Hélène Schwaller
Scénographie et collaboration à l’écriture : Johnny Lebigot
Création lumière : Yoann Tivoli
Composition musicale : Marc-Antoine Granier
Costumes : Laura Garnier
Régie générale et plateau : Nathan Teulade
Conseiller linguistique en poitevin-saintongeais : Michel Gautier – UPCP Métive
Conseils et structure vannerie : Alain Massé
Photographies en extérieur : Cédric Roulliat
Photographies plateau : Jean-Louis Fernandez
Traduction en LSF : Géraldine Berger et Christophe Daloz
Interprétation LSF : Géraldine Berger et Isabelle Voizeux
Régie son : Marc-Antoine Granier
Régie lumière :Quentin Chambeaud
Construction décor : Les Constructeurs – Didier Raymond et Matthieu Perot
Compagnie des Lumas

Dates

Mardi 5 novembre
Mercredi 6 novembre
Jeudi 7 novembre + bord de scène
Vendredi 8 novembre + retour aux sources
Mardi 12 novembre : En Langue des Signes Française (LSF)
Mardi 13 novembre
Jeudi 14 novembre + bord de scène
Français et parlange, anglais, wolof surtitré
Horaire : 20h / durée : 1h30

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Interview - Johnny Lebigot, scénographe du spectacle de l’Eve à l’Eau

Quel écho le travail d’autofiction mené par Angélique Clairand et Éric Massé a-t-il trouvé dans ton parcours ?

Aujourd’hui artiste plasticien et spécialiste de théâtre contemporain, je suis moi-même issu d’un milieu populaire et j’ai vécu jusqu’à mes 18 ans dans un village de 250 habitants. Lorsque Angélique et Éric m’ont proposé de les rejoindre comme scénographe pour leur création De l’Eve à l’Eau, il fallait embrasser le thème qu’ils voulaient explorer – “la déchirure sociale” –, leur déchirure, la nôtre devrais-je écrire. La scénographie allait s’écrire, comme le texte, dans ces entre-deux, dans des entrelacs : La campagne “là d’où j’viens”, le patois “comm’c’est qu’on parlait”, le français “que je parle”, la ville “où je vis.”

Tu as passé du temps dans les fermes familiales d’Angélique et Éric, qu’y as-tu découvert ?

Les fermes n’ont pas été reprises, les activités agricoles ont été abandonnées, de ces dernières ne restent que les cadres (étables, resserres, cours… : les squelettes) et certains outils (il ne reste plus que la peau sur les os). Deux fermes avec deux esthétiques, deux réalités différentes, elles ne se sont pas arrêtées au même moment, l’une s’est motorisée, “stabularisée”, l’autre a périclité avant même que la “charrette” ne soit devenue une grande jardinière à géraniums. Terre battue, poussière, vieux cuirs pour l’une, ciment, odeur de détergents, bocaux pasteurisés pour l’autre.

Comment dessine-t-on une scénographie depuis deux fermes distinctes ?

Depuis ces deux lieux suintait un même embarras. Au fond, dans chacune des deux fermes, je retrouvais les mêmes moules, le même berceau, le même environnement, les mêmes cloisonnements, avec quelques décalages de prononciations patoisantes. Elles ne dépareillaient pas non plus des fermes normandes de mes oncles et tantes, issues de ces mêmes isolements, de ces mêmes attachements, de la terre. Quand un individu quitte son milieu d’origine, social, culturel, il se déprend de choses, il se défait, il se désembarrasse… Dès lors cette question de l’encombrement allait être primordiale. Il fallait faire paraître l’envahissement profond, le marquage indélébile.

Comment se traduit cette impression de désaffection dans ta scénographie ?

Je ne parlerais pas tant de désaffection mais plutôt d’un certain détachement, lié au transfuge de classe. Le plateau ne devait pas être cauchemar mais plutôt rêve à déplier ; déplier la fable dont on est issu, pousser la porte d’Alice en regardant avec d’autres par le trou de la serrure. Sublimer en partie pour mieux se sauver d’une part de notre enfance. Introduire la nature, nos rêveries dans les champs, “nos herbes folles” pour nous y aider. D’un plateau surchargé on va petit à petit à une économie d’objets, de présence, on parvient à l’essentiel. Le plus souvent au théâtre, les plateaux se remplissent au fur et à mesure de la pièce. Là c’est l’inverse, nous cherchons un éclaircissement. Nous cherchons à voir les modulations, les transformations, pour ne garder que le cœur de la relation.

Que raconte ton dispositif scénique de la vie d’Eve, cette ancienne agricultrice et de sa perte de repères ?

De l’établi à la table, au lit, il y a tout un parcours de vie. On passe de la chaleur de l’étable à la chambre de l’hospice. Une confusion des lieux et des temps qui vient rencontrer les pertes de repères de la mère qui déraisonne, de la fille qui s’y méprend. Un retour au fond de l’armoire pour toucher aux liens encore profonds.

Pourrais-tu, en quelques impressions, décrire la scénographie de « De l’Eve à l’Eau », nourrie par cette immersion dans la mémoire du monde paysan ?

Retrouver l’assiette de grosse faïence, se délecter des conserves de l’été, tartiner une pleine tranche de confiture maison. Des draps épais pour s’envelopper, de l’eau parce qu’on n’en a jamais fini avec les humeurs, de nombreux rebuts qui s’y trouvent réfugiés : assises plus ou moins bancales, portes dégondées, fenêtres percées, outils dépassés, jouets désarçonnés, bocaux dépareillés voire ébréchés, bambous coupés, branchages accumulés… table sans table : d’une porte, le plateau ; de chaises, les pieds… un décor dont on serait bien en peine d’arrêter le contour, une représentation univoque. Un mouvement perpétuel entre passé et présent, ici et ailleurs. Un cheval pour Vanité. Un plateau pour tenter de plonger dans les eaux troubles des classes