Interview Angélique Clairand et Eric Massé à propos d'Arrête avec tes mensonges

 

Arrête avec tes mensonges et votre précédente création De l’Eve à l’Eau sont conçus comme un diptyque. Quel jeu de miroir permet-il ?
AC :
 Avec de l’Eve à l’eau, nous avons écrit sur nos origines paysannes une autofiction à partir des névroses de classes qui nous constituent. Arrête avec tes mensonges poursuit ce cycle de recherches. Et toujours, en miroir, les destins professionnels et sociaux auxquels sont promis les personnages et leur capacité à les transcender.
EM : Nos héros ressentent qu’ils n’auront bientôt plus rien à voir avec le monde de leur enfance, qu’ils seront « comme un bloc de glace détaché d’un continent ».

L’autofiction constitue-t-elle le point commun entre vos créations et les textes de Philippe Besson ? EM : Si De lEve à l’Eau et d’autres romans de Philippe Besson sont des autofictions, ce n'est pas le cas pour Arrête avec tes mensonges qui est un récit autobiographique. Ce texte est né de plusieurs rencontres bouleversantes : d’abord de Thomas, son amour d’adolescence, puis de Lucas, fils de Thomas. S’enchaînent alors suspens et coups de théâtre.
AC : La frontière entre l’autofiction et l’autobiographie est très ténue dans ce roman. Il s’agit pour nous comme pour l’auteur de porter la parole des invisibles, des mutiques, de questionner le déterminisme social qui s’insinue au cœur même des rapports de langue et de corps comme un révélateur de classe : « Si on n’en parle pas, comment prouver que ça existe ? ».

Comment Philippe Besson a-t-il accueilli votre projet d’adaptation ?
EM : 
En 2018, Philippe nous a donné rendez-vous dans le café où il a rencontré Lucas. Il nous a laissé carte blanche : « Je vous dis la même chose qu’à Patrice Chéreau qui a adapté un de mes romans : ce sont vos morts, votre intimité, vos obsessions. Les meilleures adaptations sont des trahisons. »

Son roman est constitué de sauts temporels. Comment les acteurs voyagent-ils à travers les âges ?
EM : 
Nous travaillons avec trois acteurs. Raphaël Defour interprète Philippe Besson romancier à succès quarantenaire, Marius Carreau, Philippe adolescent des années 80-90, tandis que Mikaël Treguer joue à la fois Thomas et son propre fils Lucas, puisque le roman insiste sur leur gémellité.
AC : Cette ressemblance troublante est responsable du premier coup de théâtre : lors d’une interview, l'auteur crie soudain, croyant voir dans la salle un fantôme : Thomas… qui n’aurait pas vieillit en 20 ans. Se brouillent alors les modes narratifs : souvenirs, dialogues, pensées intérieures…

Comment parvenez-vous à restituer ces simultanéités au plateau ?
A.C. 
: Nous sommes dans un milieu où les origines sociales et la honte favorisent l’inhibition et Thomas est ce qu’on appelle un taiseux. Lors des dialogues souvent arides, nous dévoilons simultanément la pensée foisonnante de Philippe.
E.M. : Et lorsque face à l’innommable, il n’y a plus d’issues, nous empruntons le chemin de la musique, du chant, qui atteint le public dans un espace plus poétique. Cette partition délicate nous a aussi amené à choisir Raphaël Defour, à la fois comédien et chanteur, dont l’univers singulier épouse avec humour la nostalgie des années 80.

Ces passages souvent très cinématographiques ont lieux aussi bien à Paris qu’à Barbezieux. Comment cette diversité existe-t-elle au plateau ?
A.C. : 
Comme sur un terrain de basket ou un plateau de tournage, la scénographie se décline par des tracés au sol marquant des espaces de jeu que les acteurs et les techniciens font évoluer à vue : une chambre, un gymnase, une bibliothèque, un champ de blé, une gare, une maison en construction investie pour une boum…qui sera tournée avec des lycéens de l’arrondissement !